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Afrique-France: Paris peut-il relancer sa relation avec l’Afrique?

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Le 18è sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie tenu à Djerba, en Tunisie, a réélu Louise Mushikiwabo pour un nouveau mandat de quatre ans. Et fixé la prochaine rencontre l’année prochaine en France. Une opportunité pour Paris de relancer ses liens avec ses partenaires africains ?

En partant du fait que la relation entre la France et l’Afrique, si vous voulez, entre l’Afrique et la France traverse l’un des pires moments de son histoire, la question posée en tête de ce papier revêt une importance toute particulière. Reformulons-là autrement : la France peut-elle revenir à une relation de confiance avec l’Afrique au regard du fossé qui se creuse depuis quelques temps et touche, chaque jour que Dieu fait, divers pans des fondements de respect mutuel sur lesquels elle a été bâtie et devait prospérer ?

La première chose, lorsque l’on se propose de mettre les pieds dans un plat aussi chaud, est de battre en brèche toute inclination à la dramatisation des phénomènes. C’est pourquoi nous postulons d’entrée de jeu d’y aller avec calme car à ce jour, malgré les récriminations réciproques et les tensions, que ce soit du côté de Paris ou des capitales africaines, aucune chancellerie n’a ouvertement soutenu l’hypothèse d’une éventuelle rupture des relations diplomatiques.

D’un certain point de vue les choses n’empirent que moyennement quand bien même, il n’est un secret pour personne que pris dans le creux de la vague de recentrages géostratégiques que commande l’inéluctable redéfinition des relations internationales, le monde est fortement en train de bouger. Sur la foi de ce postulat, des partenariats même tissés de longue date subissent nécessairement les contrecoups de cette mutation. Tel est évidemment le cas du rapport historique liant la France à ses ex-colonies d’Afrique et bien au-delà.

Malaise

Les sujets révélateurs du malaise dont souffre cette relation sont variés. De façon plus précise, peut-être même émotionnelle, on peut citer le Mali, le Burkina Faso, la Guinée, la Centrafrique et le Tchad. Sur cette liste figurent trois Etats d’Afrique de l’Ouest et deux d’Afrique centrale. Cela ne signifie pas qu’en dehors des cinq pays dans les deux sous-régions et ailleurs il n’y aurait rien à redire. Bien au contraire. L’Afrique du nord a aussi son lot de griefs adossés à l’histoire coloniale et aux péripéties plus récentes, les cas notamment de l’Algérie et de la Libye.

Mais revenons à l’Afrique subsaharienne où le fameux « sentiment antifrançais » se lit le plus ouvertement à travers les manifestations de rue et les déclarations des officiels. Même si les rassemblements du même type sont observés au Burkina Faso, au Niger et au Tchad, il semble que la situation du Mali soit la plus emblématique. Premièrement à cause de la longue présence militaire (2013-2022) et du résultat jugé mitigé dans la lutte contre le terrorisme ; deuxièmement du fait de la radicalisation du discours de la part des plus hautes autorités politiques à Paris et Bamako.

Parce qu’il insistait gravement dans ses prises de parole sur le comportement « insupportable » d’une « junte illégale » au pouvoir au Mali, l’ex-ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian ne pouvait mesurer à quel point il vexait les autorités bamakoises de transition. Lesquelles le lui ont rendu le 24 septembre du haut de la tribune de l’ONU, à New-York, aux Etats-Unis.

Le Premier ministre Abdoulaye Maïga s’en prenant à son tour à la « junte française », qui instrumentaliserait les questions des droits de l’homme « pourtant respectés » au Mali. En l’occurrence Maïga ne s’adressait plus à Le Drian, parti du gouvernement depuis, mais à la France officielle.

A Paris et à Bamako on est sans doute conscients que passée cette rhétorique, bien de choses peuvent être rattrapées et la relation relancée sur de bonnes bases d’autant plus que la France et le Mali, tout comme la France et les autres pays d’Afrique, en particulier les pays francophones, ont beaucoup en commun pour ne pas poursuivre leur coopération.

Une nouvelle relation mais à quel prix ?

Cela est écrit plus haut : le monde vit des changements irréversibles. Même si personne ne sait encore où ils mèneront exactement, il s’agit de considérer que les « loges » de ce que l’on appelle la « Françafrique » se vident inexorablement de leurs pensionnaires. A savoir que s’il y en avait réellement, ils n’étaient pas que politiques comme l’opprobre les visait.

Comment en effet ne pas s’étonner qu’en même temps qu’on les prenait pour les « gardiens » du temple de cette fameuse françafrique des chefs d’Etat indexés globalement pour le temps qu’ils auraient passé au pouvoir, qu’il se trouve une certaine presse, tout bien considéré, garante de ce paternalisme hexagonal très huilé pour traiter de tous les noms les mêmes « gardiens » ?

A longueur de reportages, il est scandé que tel dirigeant africain est ceci ou cela, mais on ne s’empêche pas ensuite d’accourir vers eux et on les présente sous de beaux jours quand ils répondent à l’invitation du locataire de l’Elysée. Ce jeu a certainement trop duré et ceux qui s’y prêtaient allègrement deviennent durs d’oreille. N’oublions pas aussi les effets de l’inédit sommet France-Afrique tenu le 8 octobre 2021 à Montpellier en France.

Cette réunion fortement médiatisée à laquelle les chefs d’Etat africains n’étaient pas conviés a-t-elle contribué à réchauffer les liens entre la France et le continent ? Certainement pas. On ne sait pas par ailleurs si les foules qui alimentent la rue bruyante scandant dans les villes du continent « A bas la France !», « Vive la Russie ! » ne comptent pas dans leurs rangs certains « Montpelliérains » d’Afrique.

Afrique-France-Chine-Russie

Dans le bras de fer opposant les capitales africaines mentionnées plus haut à leur ancienne métropole, avec sans doute des reflets sur celles qui ne sont pas citées ici, la rivalité entre les puissances extérieures figure en bonne place. Paris considère en effet que Moscou joue un rôle trouble contre la présence française en Afrique. Ces dénonciations émanant du discours officiel, il n’est pas opportun d’y revenir longuement. Il se dit la même chose concernant la Chine mais beaucoup plus en rapport avec des investissements qui alourdiraient la fragilité du continent.

La vérité est que par le fait même de la langue qu’elles ont en partage, la France et l’Afrique francophone, pas seulement les anciennes colonies, devraient avoir beaucoup plus d’opportunités de coopération qu’avec Moscou et Beijing. A condition que le langage ne vienne pas détruire la langue. Bien plus un instrument unique comme la Francophonie peut servir de cadre pertinent d’échange sur le futur commun des Etats qui la composent. A ce jour elle n’a pas franchi le pas de devenir cette force d’attraction susceptible de créer du dynamisme.  

Il se trouve en revanche que dans le cas de Moscou comme dans celui de Beijing des secteurs entiers sur lesquels l’Afrique attend des appuis multiformes ont été abandonnés par leur partenaire historique. La Chine construit de nombreuses infrastructures sur le continent, la Russie s’investit dans le volet qui était le sien, il faut le rappeler, du temps de l’ex-Union des républiques socialistes soviétiques, celui de l’équipement militaire et de la formation des cadres.

Les défis sécuritaires et du développement auxquels l’Afrique est confrontée paraissent trouver du répondant avec ces deux pays, là où le partenaire historique s’attarde en quelque sorte sur les leçons de grande morale. Il a déserté l’Afrique pour privilégier l’Europe à la construction de laquelle il ne peut se prévaloir d’échapper aux difficultés, aux déceptions et aux incompréhensions.

Ceci dit, il ne faut pas exiger d’une nation pétrie d’engagements sur le respect des droits de l’homme comme la France de fermer les yeux quand des violations sont commises quelque part, en Afrique, ou dans le reste du monde. Mais il ne faut pas non plus dénier à l’Afrique, après de lourdes expériences historiques de plusieurs siècles, la maturité de choisir ce qu’elle estime bon pour son développement. La France a beaucoup à apporter au continent. Si elle se regarde tranquillement elle réalisera qu’en fait l’Afrique ne lui en veut pas tant.

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