OPINION

Page d’histoire : Simaro Lutumba Masiya et l’histoire d’une chanson : la réaction de Franco Luambo Makiadi.

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Pour la production et la promotion de l’album Maya, Jean-Marie Elesse, le jeune producteur, crée les éditions Alia Musique, du nom de sa jeune fille née en 1981. Aujourd’hui, Alia Elesse est l’une des grandes chanteuses de musique gospel de notre pays. Mais Elesse n’est pas seul dans ce projet Maya. Il bénéficie de l’expérience de son ami Victor  » Vicky  » Dizolele, ancien drumeur de la grande Abeti Masikini. C’est lui qui fera office de directeur technique du projet. Elesse fait plusieurs voyages à Bruxelles et à Paris pour la promotion de l’album.

JM Elesse rend visite à madame Lutumba

A son retour à Kinshasa, il va rendre visite à maman Hélène Nkelani, l’épouse de Simaro Lutumba. Elesse lui remet une enveloppe contenant une importante somme d’argent. Surprise, la maman lui demande c’est quoi tout cet argent ? Le producteur lui explique que c’est le fruit du travail de son mari et cette somme est pour elle. Madame Lutumba, très émue, va avouer à Elesse que, depuis que son mari fait de la musique, c’est la première fois qu’elle voit autant d’argent. Elle le remercie vivement.

Lutumba s’inquiète

2. Après la sortie de l’album Maya et le passage d’Elesse à la maison pour voir son épouse, Lutumba n’a plus des nouvelles de son producteur. Deux mois après, inquiet, il envoie un messager auprès d’Elesse pour lui dire que, conformément à leur accord, ‘il attend l’argent pour l’achat de la maison. C’est à ce moment là que le producteur se rend compte qu’il y a un malentendu sur les termes de leur accord.

La mise au point du producteur

Elesse vient voir le vieux Simaro pour lui dire en face qu’il n’a jamais été question d’une quelconque remise d’argent. Pour Elesse l’accord était l’achat d’une maison. Il propose alors à Lutumba de chercher et négocier une maison à acheter. Quand ils se mettront d’accord avec le vendeur, lui viendra payer directement le vendeur. L’attitude d’Elesse s’explique par la méfiance due aux comportements des vieux kinois en général et aux artistes en particulier. Il n’était pas convaincu qu’en remettant directement l’argent à Lutumba que celui-ci aller s’acheter une maison.

Lutumba et Mama Telesi

Lutumba se lance alors dans la recherche d’une maison à acheter. C’est ainsi qu’il apprend que Mama Telesi (Maman Thérèse en lingala) vend sa maison. C’est une veuve d’un ancien combattant, Papa Amisi. Kusu comme son défunt mari et originaire du Maniema. Mama Telesi est une maman du quartier qui a vu Lutumba grandir. Elle habite juste en diagonale de la parcelle familiale de Lutumba. Simaro va voir la maman qui lui confirme son projet de vendre sa maison (elle n’a pas eu d’enfant) et de rentrer attendre sa mort dans son Maniema natal.

Lutumba l’humaniste

Ayant beaucoup d’affection, comme la plupart des gens du quartier, pour cette vieille maman muswahili, Lutumba lui propose de lui acheter sa maison mais en lui offrant de rester avec elle ; elle pourrait habiter les annexes. Comme ça, lui Lutumba et sa femme, pourront s’occuper d’elle en cas de maladie ou autres problèmes; au lieu de rentrer au Maniema qu’elle avait quitté depuis des décennies. Tout en remerciant sincèrement son petit Simon (prénom de Lutumba) pour son offre si généreuse, elle réitère sa volonté de vendre et de partir au Maniema.

Lutumba exige un témoin

Pour garantir l’équité et la transparence de la transaction, Lutumba demande à Mama Telesi l’implication d’un membre de sa famille. La veuve Amisi fait appel à l’un de ses neveux qui travaille à la Banque centrale du Congo. Un certain Ebondja. Ce dernier vient participer aux négociations sur les conditions de la vente. Lorsque les deux parties tombent d’accord, on appelle le producteur Elesse qui vient remettre à Mama Telesi et à son neveu le montant correspondant au prix de vente de la maison. C’est ainsi que Lutumba Simaro devient, en 1984, propriétaire de la maison sise au numéro 231 de l’avenue Isangi dans la commune de Lingwala. Grâce à l’argent produit par l’album Maya et au respect de l’engagement de son producteur Jean-Marie Elesse Bokoma.

Le petit-fils de Mama Telesi

Mama Telesi va partir pour le Maniema où elle va mourir de vieillesse. Mais comme il y a toujours des rebondissements dans l’histoire du Congo, son petit-fils, le fils de son neveu Ebondja, va apparaître, vers la fin des années 1980, parmi les leaders d’un nouvel orchestre des jeunes qui va marquer l’histoire de la musique congolaise: Wenge Musica. Le petit-fils de Mama Telesi s’appelle Adolphe Ebondja, plus connu par son surnom d’Adolphe Dominguez !Nou reviendrons un autre jour sur la saga Wenge Musica.

Franco Luambo se confine dans son appartement.

5. Allons maintenant à Bruxelles pour voir ce qui s’y passe en cette année 1984. Nous savons qu’après la sortie et le succès de Maya, le grand maître Luambo Makiadi avait décidé de réagir. Il s’est enfermé dans son appartement pour chercher l’inspiration. Franco Luambo se souvient Et là, dans cette solitude, il se souvient. Il se souvient de l’harmonica que son père, avant de mourir, lui avait offert; il avait dix ans. Il se souvient quand il jouait cet harmonica au marché des Bayaka de Ngiri-ngiri pour aider sa maman, Hélène Mbonga, qui vendait des beignets pour les nourrir. Il se souvient des leçons de guitare reçues de ses maîtres (Ebengo Dewayon, Luampasi, Henri Bowane) alors qu’il n’avait que 13 ans. Il se souvient des heures et des heures quand son patron grec Papa Dimitriou l’enfermait seul dans son salon en l’obligeant à écouter la bouzouki, la musique traditionnelle grecque, pour l’aider à améliorer son jeu de guitare. Il se souvient de sa participation en 1956 à la création de l’OK Jazz, alors qu’il n’avait que 17 ans.

Il se souvient de la mort, à 26 ans, en 1970, de son jeune frère Bavon Siongo dit Bavon Marie-Marie dans un accident de circulation. La mission de Franco Luambo Inondé des souvenirs, il se rappelle sa mission sur cette terre: procurer de la joie et du bonheur à ses mélomanes tout en dénonçant les maux de la société et en donnant des conseils à travers ses chansons. Oui, c’est ça sa mission. 6. Depuis qu’il est à Bruxelles, il entend et voit des choses qu’il se doit de dénoncer. Il prend son stylo et une feuille de papier et les idées lui viennent pêle-mêle; il doit les organiser. Il compose, phrase par phrase, comme un tailleur de diamant. Il biffe et reprend.

Il prend sa guitare pour chercher la mélodie qui conviendrait à ces paroles. Il y travaille; il recommence et recommence encore. Après des jours et des jours d’un travail harassant, il a enfin trouvé les bonnes paroles et la bonne mélodie. Ça sera une chanson en duo. Il a donc besoin d’un bon chanteur que lui accompagnera. Luambo donne sa chance à l’un de ses chanteurs Il pense tout de suite à un chanteur qu’il a recruté depuis cinq ans mais qui n’arrive pas à s’épanouir dans le groupe. Parce que les autres chanteurs le méprisent, n’ont aucune considération pour lui. Ça fait cinq ans qu’il subit des humiliations et de frustrations. Luambo Makiadi, qui a toujours cru en son talent de chanteur, pense que le moment est venu de lui donner sa chance.

Luambo l’invite et, dans la plus grande discrétion, se met à répéter avec lui. C’est après qu’il va associer les autres instrumentistes aux répétitions. Lorsqu’il voit que tout le monde est prêt, il amène son orchestre au studio d’enregistrement où tout se passe bien. La bombe La chanson va sortir et ça va être une bombe. Elle s’appelle Mamou ! Presque de manière unanime, les gens reconnaissent que Franco Luambo Makiadi est l’un des plus grands musiciens de la rumba congolaise.

A la sortie de Mamou, les congolais découvrent un chanteur à la voix langoureuse, charmante et qui deviendra rapidement la coqueluche des mélomanes de la rumba congolaise. Il s’appelle Jean de Dieu Bialu Makiese. Il entrera dans le Panthéon des grands musiciens congolais sous son surnom de Madilu ! Plus tard, il deviendra successivement Madilu Système, Madilu Multisysteme, le grand Ninja !

Par Thomas Luhaka Losendjola

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